Il y a près de 70 ans, la France vivait un épisode climatique d'une violence rare. Février 1956 reste gravé dans les mémoires comme le mois le plus froid jamais enregistré au XXème siècle dans l'Hexagone. Températures sibériennes, neige abondante jusque sur la Côte d'Azur et conséquences dramatiques : plongée dans cet hiver hors normes qui a marqué plusieurs générations.
Une chute des températures brutale et sans précédent
Fin janvier 1956, rien ne laissait présager ce qui allait suivre. Le mois avait été plutôt doux, presque printanier par endroits. À Nîmes, on relevait encore 11,4 °C le 31 janvier. Le lendemain ? Moins 5,6 °C. En à peine 48 heures, les températures se sont effondrées de 20 à 25 degrés sur l'ensemble du territoire.
Le 2 février, jour de la Chandeleur, le dicton populaire "l'hiver se meurt ou prend vigueur" s'est vérifié de façon spectaculaire. Un flux d'air glacial venu tout droit de Sibérie a déferlé sur l'Europe occidentale, transformant la France en véritable congélateur. Paris et Lyon affichaient −18 °C au petit matin, tandis que Marseille, pourtant réputée pour sa douceur méditerranéenne, enregistrait −11 °C.
Mais le pire restait à venir. À la mi-février, alors que tout le pays grelottait en espérant une accalmie, une seconde vague encore plus rigoureuse a frappé l'Hexagone. Les records sont tombés les uns après les autres :
- −35 °C en Corrèze, record absolu pour ce département
- −32 °C à Sarreguemines en Moselle
- −24,8 °C à Nancy
- −16 °C sur la Canebière à Marseille, du jamais vu
Pour vous donner une idée, la température moyenne de tout le mois de février 1956 à Paris s'est établie à −4,2 °C. C'est exactement la normale d'un mois de février à Oslo, en Norvège. Autant dire que la France a connu des conditions dignes de la Scandinavie pendant quatre semaines.
La neige s'invite partout, même sur la Côte d'Azur
Des paysages de carte postale... mais à quel prix
Ce qui frappe aussi dans cet épisode, c'est l'abondance des chutes de neige. Et pas seulement dans les régions habituées au manteau blanc. Antibes, Cannes, Grasse se sont retrouvées sous 30 cm de neige. Saint-Tropez a été isolée sous près d'un mètre de poudreuse. Vous imaginez les palmiers et les yachts ensevelis ?
En Normandie, il est tombé jusqu'à 1,20 mètre de neige. Les congères atteignaient plus de deux mètres dans le Massif central. À Bordeaux, on a mesuré 85 cm d'accumulation. Sur les routes, c'était tout simplement la pagaille totale.
Des fleuves transformés en patinoires
Le Rhône, ce fleuve puissant qui descend des Alpes, charriait d'énormes blocs de glace. Certains témoins racontent qu'on pouvait même y patiner par endroits. La Seine roulait elle aussi des "icebergs" lors du dégel, menaçant plusieurs ponts qui ont dû être condamnés par mesure de sécurité.
À Strasbourg, la station météo a enregistré 29 jours de gel consécutifs sur les 29 que compte le mois de février (1956 était une année bissextile). Vingt-sept jours sans dégel. Quatre jours sous les −20 °C. Des chiffres qui donnent le vertige.
Un bilan humain et agricole catastrophique
Au-delà des images spectaculaires, cet hiver 1956 a laissé des traces douloureuses. En France, on estime que le froid a fait plusieurs centaines de victimes, dont 147 personnes décédées au soir du 18 février. À l'échelle européenne, le bilan approche les 1 000 morts.
L'agriculture a payé un tribut terrible. Les cultures d'hiver ont été ravagées, forçant les paysans à réensemencer leurs champs en mars. La facture pour les agriculteurs s'est révélée colossale. Mais le désastre le plus emblématique reste celui des oliviers. Dans les régions méditerranéennes, onze millions d'arbres ont gelé sur pied. Le ministère de l'Agriculture a dû encourager leur arrachage massif à coups de primes. Il faudra attendre les années 1980 pour que l'oléiculture française se relève de cette catastrophe.
Des témoignages de l'époque racontent que les oiseaux mouraient de faim et de froid par milliers. La terre, dure comme le fer, rendait impossible l'enterrement des défunts pendant plusieurs semaines. Une image qui en dit long sur l'intensité de ce froid.
Pourquoi un tel phénomène s'est-il produit ?
La vague de froid de février 1956 résulte d'une configuration atmosphérique rare. Un vaste anticyclone s'est installé entre l'Islande et la Scandinavie, bloquant complètement le flux d'ouest habituel qui adoucit normalement le climat français. À la place, un puissant courant d'air glacial venu de Russie s'est engouffré sur l'Europe.
Cette situation de blocage a perduré pendant 25 jours, une durée exceptionnelle. Les météorologues estiment qu'il faut remonter à décembre 1879 pour retrouver une vague de froid d'une telle sévérité en France. Pour le sud du pays, c'était tout simplement du jamais vu depuis au moins un siècle.
Pourrait-on revivre un tel épisode aujourd'hui ? Avec le réchauffement climatique, les hivers très rigoureux se font plus rares. Mais la mécanique atmosphérique reste imprévisible, et rien n'exclut totalement le retour d'un froid comparable. Une chose est sûre : notre société, habituée au confort moderne, aurait bien du mal à affronter un février 1956.