Les modèles climatiques pointent vers la formation d'un épisode El Niño d'ici l'été 2026, avec une probabilité d'un tiers qu'il soit qualifié de "fort" entre octobre et décembre. Derrière le terme médiatique de "super El Niño" se cache une réalité plus nuancée — et des questions sans réponse sur le rôle du changement climatique dans l'accélération du cycle.
Ce que disent les modèles en ce moment
La NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration), l'agence américaine qui fait référence sur ces phénomènes, a publié début mars une estimation de 62 % de chances qu'un épisode El Niño se forme durant l'été 2026. C'est une probabilité significative, pas une certitude. Les prévisions à cette échéance sont reconnues comme moins fiables — on parle du "printemps prédicateur", une période réputée difficile pour les modèles El Niño.
Ce qui renforce malgré tout la tendance : les grandes quantités de chaleur accumulées dans les couches profondes du Pacifique, et l'affaiblissement attendu des vents alizés de basse altitude. Ces deux signaux précèdent classiquement le déclenchement d'un épisode. Si El Niño se confirme, la NOAA estime à une chance sur trois qu'il atteigne le seuil "fort" entre octobre et décembre 2026.
El Niño, La Niña : le mécanisme de base
Pour comprendre de quoi on parle, un rappel s'impose. La Niña est l'état dit "normal" du Pacifique tropical : les vents alizés soufflent d'est en ouest, poussent les eaux chaudes de surface vers l'ouest, et permettent une remontée d'eaux froides profondes au large des Amériques. Résultat : des températures de surface océanique inférieures à la moyenne.
El Niño inverse ce schéma. Des bouffées de vents venant de l'ouest affaiblissent ou renversent les alizés. Les eaux chaudes refluent vers l'Amérique du Sud, bloquent la remontée froide, et la surface du Pacifique se réchauffe. Ce réchauffement a des conséquences directes sur la météo mondiale :
- Une hausse temporaire de 0,1 à 0,2 °C de la température moyenne globale selon les météorologues
- Des pluies plus intenses, car pour chaque degré supplémentaire, l'atmosphère retient environ 7 % d'humidité en plus
- Des vagues de chaleur amplifiées dans les régions tropicales
- Des perturbations des régimes de précipitations sur plusieurs continents simultanément
Le dernier épisode El Niño, de mai 2023 à mars 2024, avait alimenté une série de vagues de chaleur meurtrières, d'incendies et d'inondations à travers le monde. C'est ce contexte récent qui rend la perspective d'un nouvel épisode notable.
"Super El Niño" : un terme médiatique, pas scientifique
Il faut être clair là-dessus : "Super El Niño" n'est pas une catégorie officielle de la NOAA, ni d'aucune agence climatique sérieuse. Le terme est utilisé de façon informelle par certains commentateurs pour signifier un El Niño intense — ce qui correspond, techniquement, à un indice Niño océanique (ONI) maximal supérieur ou égal à 1,5 °C.
Pour situer les seuils :
- El Niño faible : ONI entre 0,5 et 0,9 °C
- El Niño modéré : entre 1 et 1,4 °C
- El Niño fort : 1,5 °C et au-delà
Parler de "super" revient donc à prévoir un épisode fort — mais tout le monde n'y croit pas. Des chercheurs de l'université Columbia jugent "un peu surprenant" qu'un El Niño fort puisse survenir si tôt après l'épisode modéré de 2023-2024. La raison : il faut du temps pour "recharger la batterie" de chaleur dans le Pacifique est, et La Niña, qui venait tout juste de se terminer en février 2026, n'a peut-être pas eu le temps d'alimenter suffisamment ce réservoir.
Le changement climatique raccourcit-il le cycle ?
C'est la vraie question, et elle reste ouverte. Les mêmes chercheurs de Columbia notent que le réchauffement d'origine humaine "raccourcit peut-être le temps nécessaire pour recharger cette batterie" — ce qui expliquerait qu'un El Niño fort puisse survenir avant même que le cycle naturel soit complet. Autrement dit, le réchauffement climatique ne crée pas El Niño, mais il pourrait en accélérer le retour et en modifier l'intensité.
Ce que les scientifiques soulignent avec insistance dans leur étude publiée le 20 mars, c'est moins l'intensité d'un épisode isolé que "l'accélération continue et exceptionnelle du réchauffement de la surface des océans". El Niño fait les manchettes, mais c'est cette tendance de fond qui inquiète davantage les climatologues. Un épisode El Niño fort sur un océan déjà plus chaud qu'il y a vingt ans, c'est une superposition de signaux dont les effets combinés restent difficiles à modéliser avec précision.
La suite des prévisions, plus fiables à partir de l'été, dira si le "super" sera au rendez-vous — ou si la réalité sera, comme souvent, plus complexe que le titre.