Alors que la tempête Nils s'apprête à balayer l'arc atlantique et le bassin méditerranéen ce jeudi 12 février 2026, elle rappelle que la Méditerranée n'est pas la mer tranquille qu'on imagine. Du déluge de l'aiguat de 1940 aux rafales records de Klaus en 2009, le sud de la France a connu des épisodes d'une brutalité qui dépasse parfois celle des tempêtes atlantiques. Retour sur ces événements qui ont marqué les mémoires.
La Méditerranée, une mer capable de colères dévastatrices
Quand on pense aux tempêtes en France, ce sont d'abord la Bretagne et la Manche qui viennent à l'esprit. Pourtant, la Méditerranée occidentale connaît elle aussi le gros temps. Au Cap Béar, dans les Pyrénées-Orientales, les vents dépassant 90 km/h ne sont pas rares.
Ce qui distingue les tempêtes méditerranéennes de leurs cousines océaniques, c'est souvent leur durée. Elles s'installent, persistent, et combinent vent, pluies diluviennes et houle dans un cocktail bien plus destructeur qu'un coup de vent bref. Le relief joue aussi un rôle d'amplificateur : la tramontane, canalisée par le couloir audois, et le mistral, accéléré dans la basse vallée du Rhône, transforment une dépression banale en machine à souffler.
L'aiguat d'octobre 1940 : la référence absolue
Si un seul événement devait illustrer la violence du climat méditerranéen, ce serait l'aiguat de 1940. Ce mot catalan désigne un épisode de pluies diluviennes par retour d'est sur les Pyrénées-Orientales. Il est entré dans le vocabulaire des météorologues français pour de bonnes raisons.
Du 16 au 20 octobre 1940, une dépression bloquée entre le Portugal et le golfe de Gascogne alimente un flux d'est stationnaire d'une intensité exceptionnelle. Les précipitations atteignent des cumuls inimaginables : 840 mm en 24 heures à la station de La Llau, un record européen. Le pluviomètre avait débordé plusieurs fois, le cumul réel approchait sans doute les 1 000 mm. C'est l'équivalent d'une année entière de pluie à Paris tombée en une seule journée.
Le Tech se transforma en torrent dévastateur. À Amélie-les-Bains, l'eau monta de trois mètres en moins d'une demi-heure, emportant la gare, le casino et des quartiers entiers. Bilan : environ 50 morts dans les Pyrénées-Orientales et plus de 300 victimes côté espagnol. Le tout dans une relative indifférence, la France étant alors accaparée par la guerre.
Klaus, janvier 2009 : quand la tramontane pulvérise les records
La tempête Klaus du 24 janvier 2009 reste la plus violente à avoir touché le sud de la France au XXIe siècle. Sa trajectoire méridionale l'a conduite à frapper de plein fouet le quart sud-ouest avant de déchaîner une tramontane d'une violence inédite sur le Languedoc-Roussillon. Les chiffres parlent d'eux-mêmes :
- 191 km/h au Cap Béar (Pyrénées-Orientales), l'anémomètre s'y est bloqué
- 184 km/h à Perpignan, un record absolu pour la ville
- 185 km/h au Mont Aigoual (Gard)
- 159 km/h à Narbonne (Aude), un autre record local
Ce qui a rendu Klaus si redoutable, au-delà des pointes de vent, c'est la persistance des rafales. Au Cap Béar, des rafales supérieures à 130 km/h ont été mesurées pendant plus de onze heures consécutives. Neuf heures à Narbonne. Vous imaginez onze heures sous un vent pareil ? Même les zones habituées à la tramontane n'avaient jamais connu ça. Le bilan en France : 11 morts et plus de 2 millions de foyers privés d'électricité.
Gloria, janvier 2020 : un épisode méditerranéen en plein hiver
Du 21 au 23 janvier 2020, la tempête Gloria a rappelé que ces épisodes ne se limitent pas à l'automne. Venue des Baléares, cette dépression a déversé l'équivalent de quatre à cinq mois de pluie en 72 heures sur le Roussillon : 426 mm à Arles-sur-Tech, 339 mm à Argelès-sur-Mer.
La Têt a connu sa plus forte crue depuis l'aiguat de 1940, avec un débit atteignant 1 280 m³/s à Perpignan. Sur le littoral, des vagues dépassant cinq mètres ont balayé les digues de Collioure et Port-Barcarès. Côté espagnol, le bilan fut lourd avec 13 décès. En France, aucune victime grâce à l'anticipation des secours, mais les dégâts ont été estimés à 18 millions d'euros dans les seules Pyrénées-Orientales.
Pourquoi ces tempêtes sont-elles si dangereuses en Méditerranée ?
Plusieurs facteurs se combinent pour rendre le bassin méditerranéen vulnérable. La mer, encore chaude en automne et en début d'hiver, alimente en énergie les dépressions qui s'y engouffrent. Le relief, des Pyrénées aux Cévennes, force l'air humide à s'élever brutalement, déclenchant des précipitations d'une violence rare.
L'urbanisation du littoral aggrave la situation. Des zones qui n'auraient jamais dû accueillir de constructions se retrouvent en première ligne. Avec le changement climatique, les épisodes méditerranéens sont deux fois plus nombreux qu'il y a soixante ans selon Météo-France.
La tempête Nils, qui s'annonce avec des rafales de 150 km/h dans le couloir de la tramontane, vient s'ajouter à cette liste. Espérons qu'elle n'y laissera pas une empreinte aussi profonde que ses aînées.